Manifeste contre les clichés du Tango Argentin

13/03/2015

Commentaires : 5

Manifeste contre les clichés du Tango Argentin


Voilà plusieurs années, lorsque l’on m’interroge sur ma pratique du Tango Argentin, j’interroge à mon tour sur l’imaginaire de mes interlocuteurs à propos de ce même Tango. Je suis toujours halluciné (eh non le mot n’est trop fort) d’écouter les réponses données et le cortège de clichés que le Tango véhicule. A la décharge de mes interlocuteurs non tangueros, le Tango Argentin ne souffre pas d’une trop grande médiatisation, loin s’en faut. Sauf à vivre à Buenos Aires, ou le Tango est érigé au rang d’Institution (comme le présente entre autre cet autre article), tout comme Edith Piaf en France, Jacques Brel en Belgique ou encore les Beatles en Angleterre,  il est difficile pour un non initié d’accéder aux codes, parfois complexes, de cette danse si particulière.  Aussi, ai-je décidé de prendre ma plume pour faire un petit tour des clichés, si répandus et rétablir un peu de vérité sur le Tango Argentin. Voici donc quelques uns de ceux-ci :

Sur la « marche en crabe » ou « latérale » des danseurs de Tango Argentin :

Non, le danseur de Tango ne marche pas en crabe ! L’Homo tangotus se déplace parfois en faisant des pas côtés ou en marchant tout comme l’Homo sapiens, il ne tourne pas la tête sur le côté pour accompagner son déplacement latéral.

Notre explication ? Il existe bien des variantes du Tango Argentin issues elles aussi du Tango des « origines », c’est le cas du Tango International ou du Tango Musette. Il n’est pas rare, voir fréquent dans le Tango de Salon (à ne pas confondre avec le Tango Salon), de percevoir un déplacement latéral du type « crabe ». N’étant pas un spécialiste, ni même un adepte de cette forme de Tango, je ne commenterai pas d’avantage ces styles dont la grâce et l’esthétique ne devrait être en aucun cas comparée à celle du Tango Argentin. Force est de constater que ce dernier est bien la seule véritable expression médiatique du Tango (en dehors d’Argentine) et, par conséquent, la seule référence pour la plupart de mes interlocuteurs.

Classement des responsables de ce cliché sur le Tango :

Médaille d’or : Le Tango International

Médaille d’argent : Les médias

Sur la légendaire « rose aux dents » des danseurs de Tango Argentin :

Avez vous déjà essayé de danser avec une fleur coincée entre les dents ? non ? Eh bien, sachez que le danseur de Tango non plus ! Tant dans la danse que danTango dance rose à la bouches la vie, le Tanguero ou la Tanguera ne réalisent pas cette prouesse.

Explication ? Si la publicité pour le dentifrice Ultra-Brite en 1981 ne peut pas être seule tenue pour responsable de cet amalgame, c’est à mon sens, une fois de plus la conséquence du marketing, de quelques spectacles de Tango « Escenario » et certainement d’un long cheminement de nos imaginaires collectif pour en venir là.

La cause historique peut également être invoquée ; Pendant l’emprisonnement d’Osvaldo Pugliese, son orchestre avait pris l’habitude de déposer une rose rouge sur le clavier de son piano, mais il ne semble pas non plus que ceci explique cela, sauf pour ses « aficionados » et encore. Il n’en demeure pas moins que la rose exprime la sensualité et le rouge, la passion ; De là à l’associer au Tango Argentin, il n’est qu’un pas que des centaines de scènes de spectacles et salles de cinéma du monde on largement contribuer à véhiculer, notamment par le biais de cette autre forme très proche du Tango Argentin que l’on appelle « Escenario » et qui est en réalité une variante chorégraphiée et plus « acrobatique » du Tango Argentin. Personnellement, j’aime bien pensé que c’est la faute de Rudolph Valentino dans le film « Blood and Sand » (1924) et d’Antonio Banderas dans « Take the Lead » (1981). On trouve aussi dans la célèbre comédie hollywoodienne « Certains l’aiment chaud » en 1959, Tom Lehrer évoque dans son interprétation du « Masochism Tango » le port de la rose. Bref, ils s’y sont tous mis !

Le plus paranoïaques d’entre vous penseront certainement qu’il s’agit d’un grand complot à l’échelle mondiale mondial visant à éradiquer le Tango Argentin en le décrédibilisant aux yeux du monde. Il semble, plus raisonnablement, que le marketing, l’imaginaire et par eux, les médias, ont peu à peu engendré, entretenu et développé cette image certes romantique et esthétique mais très éloignée de la pratique courante du Tango Argentin à Buenos Aires comme dans le reste du monde (pour ce que j’en connais tout du moins) !

Classement des responsables de ce cliché :

Médaille d’or : Le marketing du Tango

Médaille d’argent : le 7ème art

Médaille de bronze : l’imaginaire collectif, nos projections inconscientes (en langage psy)

Sur le port de la queue de pie ou du boa des danseurs et danseuses de Tango Argentin :

Tango International - Boa et queue de pieEncore une fois c’est non, sauf pour le Tango International ou, autrement appelé Tango de Salon (à ne pas confondre avec le Tango Salon qui lui est bien un style de Tango Argentin).

Explication ? Comme pour la marche en crabe,  nous sommes là aussi en présence de la seule médiatisation du Tango de compétition qui ne représente qu’une infime minuscule proportion des danseurs de Tango mais, 100% de la couverture médiatique, sauf à ce que vous disposiez dans votre bouquet de chaines TV Publica ou TangoCity, ce qui ne semble pas évident à priori. Essayez, d’aller danser le Tango Argentin en bal avec une robe de soirée longue sertie de paillettes, et coiffée d’un boa et vous vous sentirez rapidement comme plongée au 18ème siècle dans le cabinet des curiosités, mais dans ce cas l’attraction c’est vous ! Pourquoi ? Parce que ce genre de tenue n’est pas vraiment adaptée au Tango Argentin et puis, culturellement il faut reconnaitre que l’on s’éloigne sensiblement de l’Argentine des « gauchos ».

Classement des responsables de ce cliché du Tango :

Médaille d’or : Le Tango de Salon ou Tango International

Médaille d’argent : L’aristocratie (qui ne trouvait pas d’autre occasion d’utiliser ces tenues, sauf à être chef d’orchestre ou Diva d’opéra)

Sur les poses dramatico-théatrales dans le Tango Argentin :

Cliches Tango Argentin - Antonio Banderas (take the lead)Oui et non, pour être précis !

Nos explications ? Le Tango Argentin dans ses débuts (entre 1890 et 1910) se dansait aussi « con cortes y quebradas », littéralement avec des coupes et des cassures. Cette forme du Tango Argentin jugée indécente à l’époque, car certainement trop suggestive est probablement et en partie à l’origine de cette imagerie populaire véhiculée au travers du Tango. Elle n’est plus guère dansée de nos jours sauf pour quelques danseurs de Tango Canyengue. En revanche, elle se retrouve toujours, une fois de plus, dans le Tango de Salon et dans le Tango style « escenario » (NDLR : Tango de Scène en français) dans sa forme la plus suggestive et théâtrale ; Ça c’est pour les causes objectives !

Je dois reconnaitre que le tourisme et la vulgarisation du Tango Argentin souvent proposée à un public non averti encourage fortement ce type de mises en scènes. Il est tout à fait courant au travers de « grandes créations artistiques » ou des danses de rue proposées aux touristes qui se rendent à Buenos Aires par exemple, de retrouver ces postures (qui existent somme toute dans le Tango) sublimées, magnifiées, exagérées et parfois à outrance. Il m’est d’ailleurs arrivé de voir ça en Bal (Milonga).

Classement des responsables de ce cliché du Tango :

Médaille d’or : Le Tango Argentin

Médaille d’argent : Les spectacles de Tango Argentin

Médaille de bronze : Le tourisme et la vulgarisation du Tango

Sur les rôles des danseurs dans le Tango Argentin :

Tango entres hommes - Guideur guidé clichésDans l’esprit de beaucoup de personnes (mais c’est également le cas dans d’autre danses de couples), le Tango c’est l’histoire d’un mâle dominant, bien testostéroné, actif qui guide et d’une femme objet, dominée et passive, qui fait l’effort d’être au moins jolie et bien apprêtée (elle n’a pas grand chose à faire, elle peut donc bien faire ça).

Malheureusement, il semble bien que cette idée, bien qu’exagérément présentée ici, soit couramment présente dans l’esprit des danseurs de Tango y compris peut être de certains Maestros. Mais puisqu’il s’agit de vivre en société, il convient de rester convenable et de surtout ne pas le dire, tout au plus de le faire comprendre par le truchement du langage non verbal…Penser cela, c’est juste ne pas connaitre le Tango Argentin, ne pas le comprendre ou encore, ne jamais l’avoir pratiqué.

Explications ? Un billet spécifique sur cette thématique sera certainement proposé prochainement. D’autant que le rapport hommes/femmes, guideur/guidé est un sujet qui transcende le seul Tango pour se poser également dans les autres danses de couple et même au delà de la danse, c’est presque l’histoire de l’humanité tout entière qui se joue ici !

Classement des responsables de ce cliché du Tango :

Médaille d’or : Le Grand Architecte (pour rester laïque)

Médaille d’argent : Adam et Eve, le serpent et la pomme (pour les plus monothéistes d’entre vous)

Médaille de bronze : C19H28O2, c’est à dire la testostérone

Conclusion sur les clichés du Tango Argentin :

Palme d'or du cliché Tango ArgentinClassement Final de ce championnat du monde des clichés du Tango Argentin :

La palme d’or est attribuée (roulement de tambours) : Aux Médias pour l’ensemble de leur contribution

le Grand prix du Jury : Au Cinéma, pour son regard contemplatif sur le Tango Argentin,

Le prix de la mise en scène : Au marketing pour son énorme entreprise de commercialisation et de vulgarisation du Tango

Le prix du Scénario : Au Tango Argentin (himself) et aux Argentins : Ce n’est que justice !

Le prix d’interprétation masculine : Antonio Banderas (désolé, ça m’a encore échappé)

Le prix d’interprétation féminine : La testostérone (bah oui, en français ce qui caractérise le genre masculin est féminin)

Mention spéciale : A l’humanité et à l’imaginaire

Bon, c’est vrai qu’en lisant tout ça vous vous dites que je tire à boulets rouges sur le Tango de Salon, Hollywood et Antonio Banderas ; C’est pas faux, mais c’est juste pour essayer de rétablir le Tango Argentin dans sa spécificité, si éloignée des clichés véhiculés par les médias. Objectivement, nous autres les gens et gentes du Tango, avons contribué et contribuons toujours à entretenir certains de ces clichés.

D’après moi, le Tango Argentin est surtout quelque chose qu’aucune caméra ne peut filmer, ni qu’aucun œil ne peut percevoir dans sa grande complexité. C’est également quelque chose de l’intimité qui n’a rien à voir avec les strass et les paillettes, il faut le vivre pour le comprendre ou tout du moins, l’entrevoir. Comme le disais Carlos Gavito, le Tango c’est ce qui se passe entre un pas et l’autre. Le meilleur moyen d’évacuer ces clichés reste encore de vous mettre au Tango Argentin dès maintenant.

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Manifeste contre les clichés du Tango Argentin
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Manifeste contre les clichés du Tango Argentin
Description
Le Tango Argentin inspire, intrigue et cependant véhicule bon nombre de clichés. Lesquels ? Pourquoi ? Voici notre palmarès sur les clichés autour du Tango.
Author
EvenTango

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Comments (5)
  1. 21/10/2015 à 10:46

    Entre le tango spectacle et le tango qu’on pratique, entre le tango fantasmé et le tango vécu, deux mondes, qui peuvent à l’occasion s’imbriquer et s’influencer…

    • Abrazo

      26/10/2015 à 12:51

      Bonjour Gribouille,
      Vous avez raison de parler d’imbrications et d’influences s’agissant du Tango vécu et fantasmé, ce que personnellement je déplore. Je comprends néanmoins que cela participe de la vitalité du Tango Argentin en dehors de Buenos Aires…

  2. sylvie beyssade

    21/02/2017 à 11:37

    J’adore cet article!

  3. 16/05/2019 à 00:30

    Juste pour dire que j’aime danser mais que le folklore du tango m’en a longtemps éloigné. Je l’ai découvert dans une association où on privilégie la musicalité et l’élégance.
    Merci pour vos articles.
    Pourquoi sont-ils si rares ?

    Michel
    webmestre d’elcaminito.fr

    • Abrazo

      18/05/2019 à 13:41

      Merci pour votre remarque. Cela demande beaucoup de temps, comme vous pouvez l’imaginer, de concevoir des articles en essayant de trouver des sujets originaux et/ou utiles autour du tango argentin. Faute de temps, je n’arrive pas à publier aussi souvent que je le souhaiterai, mais la passion du Tango est toujours là ! À bientôt.

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